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À l’approche du sommet européen, un vent de fronde souffle sur le Système d’échange de quotas d’émission (SEQE 1, ou ETS 1). Craignant pour la compétitivité, des appels à des plafonnements arbitraires (autour de 30-40 € de la tonne de carbone) se font entendre. Vouloir affaiblir cet outil serait pourtant un contresens historique, nous interdisant de signaler aux investisseurs la rentabilité des alternatives bas-carbone.
La seule véritable protection contre l’instabilité chronique des cours du pétrole et du gaz, c’est la décarbonation.
Rappelons qu’en France, le « bouclier tarifaire » a coûté environ 85 milliards d’euros entre 2021 et 2024. Cette protection sous forme de subvention fossile n’a que prolongé notre vulnérabilité plutôt que de financer la résilience.
Si la crainte de la désindustrialisation est réelle, la réponse ne doit pas être le retour aux quotas gratuits, qui anesthésient
l’investissement, ni des plafonnements du SEQE. La solution réside dans l’accélération et l’élargissement du Mécanisme d’Ajustement Carbone aux Frontières (MACF).
Aujourd’hui limité à quelques secteurs, le MACF doit devenir universel. Il doit couvrir la chimie, l’automobile et progressivement toutes les importations manufacturées. Cette extension est déjà sur les rails : en décembre 2025, la Commission a proposé d’élargir le champ d’application du MACF à plus de 180 produits dits « aval » d’ici 2028.
L’Europe doit oser la simplification : n’attendons pas d’être en capacité de tracer le contenu carbone exact de chaque appareil, appliquons une estimation forfaitaire du contenu carbone par euro de produit dans ce secteur.
Ce duo SEQE-MACF fait déjà ses preuves : la Turquie, l’Inde, la Chine ou Taïwan accélèrent leur propre tarification carbone pour ne pas voir leurs recettes fiscales captées par Bruxelles.
Quel est ensuite le meilleur usage des recettes de cette tarification du carbone ? Nous en voyons trois : aide à l’exportation, soutiens industriels ciblés et soutiens aux citoyens européens.
L’aide à l’exportation peut prendre la forme d’un remboursement du prix carbone pour les produits exportés hors de l’UE, garantissant que nos entreprises luttent à armes égales sur les marchés mondiaux sans jamais renoncer à l’ambition climatique sur notre sol. On notera que ce remboursement est compatible avec les règles de l’OMC, comme l’ont confirmé l’ERCST (European Roundtable on Climate Change and Sustainable Transition).
Une partie des recettes peut être fléchée vers des soutiens à l’innovation et à l’industrie. Le Fonds pour l’innovation de l’UE doit s’inspirer de la « ARPA-E1 » américaine : une instance indépendante dirigée par des scientifiques et capable de réinjecter massivement des fonds dans les innovations de rupture, à l’abri du risque de favoritisme politique.
Enfin, les recettes collectées par cette tarification doivent servir à soutenir les plus vulnérables.
Le « SEQE 2 », prévu pour 2028 sur le transport et le chauffage, ne sera accepté que si chaque euro perçu revient aux citoyens. La clarté et la simplicité sont primordiales : les citoyens doivent percevoir directement le lien entre l’effort climatique et le soutien financier reçu, sans complexité administrative.
Un “revenu carbone” automatique, complété par des subventions ciblées sur les ménages vulnérables pour des équipements (pompes à chaleur, véhicules électriques), serait un mécanisme juste. Cette redistribution est intrinsèquement progressive : les ménages modestes, moins émetteurs, en sont les bénéficiaires
nets.
Enfin, en France, malgré les récentes hausses, l’accise sur le gaz naturel (16,39 €/MWh en 2026) reste deux fois moins élevée que l’accise sur l’électricité (30 €/MWh pour les ménages), ce qui va à l’encontre de nos objectifs d’électrification.
Affaiblir la tarification carbone aujourd’hui, c’est sacrifier l’industrie et les emplois de demain sur l’autel du court-termisme.
Signataires : Adrien Fabre, Fanny Henriet, Katheline Schubert, Eric Chaney, Christian de Perthuis, Christian Gollier,
membres du conseil scientifique du Lobby Climatique Citoyen.
1 Advanced Research Projects Agency-Energy, qui finance des « recherches à haut-risque » mais à
haut potentiel, qui ne seraient pas poursuivies par le secteur privé du fait de leur coût et risque élevé
d’échecs.